MATISSE

MATISSE à VENCE

Presque tous les matins en ouvrant les volets de notre chambre face à la villa « le rêve », j’avais une pensée pour Henri Matisse qui y vécut pendant les sombres années de la deuxième guerre mondiale.

La belle biographie qu’Hilary Spurling consacre au peintre et dont je termine la lecture a ravivé les couleurs de mon imagination. Matisse revit pour moi dans cet environnement qui a été le mien pendant treize années.

Très affaibli à son arrivée dans cette maison que tous les visiteurs amis trouvèrent modeste, presque insignifiante (alors que sous mon regard, embellie par la présence du maître, elle me paraissait unique et poétique), accompagné par la fidèle Lydia, son modèle devenue sa secrétaire et son ange gardien, Matisse s’enferme dans la pénombre et travaille surtout la nuit, ses yeux sont fatigués par la tension nerveuse accumulée par tant d’années consacrée à une création intranquille. La gravure sur cuivre, la linographie, lui ont permis une nouvelle dextérité. Il ne peint presque plus, les ciseaux, le papier, les crayons de couleurs lui permettent une rapidité d’exécution prodigieuse.

J’aperçois Picasso et sa jeune compagne Françoise Gilot qui viennent lui rendre visite et assistent à une séance de découpage. Comme dans une volière où les oiseaux que Matisse aimait tant, feraient virevolter leurs plumes dans une danse endiablée, l’artiste d’un geste sûr et spontané découpe des formes qu’il assemblera ensuite sur les murs de son atelier. Françoise Gilot dira : « Nous étions envoutés, le souffle coupé ». Matisse leur confie au sujet de ses papiers découpés : « c’est une sorte d’équivalence linéaire, graphique, de la sensation de vol ».

La villa « Le rêve » et la ville de Vence furent quelques temps le havre d’une préparation intense dont l’apothéose sera La Chapelle du Rosaire. Tandis que le ciel gronde, sillonné par les avions de guerre, que ses amis sont loin et ses enfants emportés par la tourmente du conflit, Matisse septuagénaire puise sans relâche dans un regain d’énergie d’autant plus intense qu’il sait son temps limité par son état de santé.

Marguerite arrive à Vence à la mi-janvier 1945 ; Je devine sa silhouette à travers les persiennes. Pendant quinze jours, tous les après midi, sa fille adoptive, celle de ses enfants dont le jugement pertinent mais souvent sévère sur l’œuvre de son père fût  le plus apprécié de ce dernier, va lui faire le récit des tortures qu’elle a subies pendant son incarcération à la prison de Rennes, sa mort imminente et sa tentative désespérée de suicide, laissant son père dévasté par le récit de la cruelle expérience de sa chère fille engagée dans la résistance.

Une jeune femme se présente au portail de la villa. Matisse et Lydia l’accueillent avec générosité. C’est Annelis Nelck, artiste peintre venant demander conseil au maître. Ce dernier la prendra sous son aile, lui offrira de précieux conseils de peinture, lui trouvera des acheteurs pour ses œuvres mais aussi l’aidera à structurer sa vie.

Le printemps illumine le jardin de la villa, les palmiers n’on jamais été aussi majestueux. Léon Vassaux le plus ancien ami de Matisse vient séjourner à Vence. Sur la terrasse je les entends échanger des souvenirs tout en dégustant une soupe à l’oignon arrosé d’un alcool de leur  Nord natal. Plus tard il rapportera à Matisse un médaillon en argile, la première sculpture que fit Matisse de son modèle Camille Joblaud, la mère de Marguerite.

En juillet 1945, Matisse quitte la paix de Vence pour un séjour de 4 mois à Paris. Si longtemps incompris, le voilà maintenant hissé sur un piédestal. Paris lui paraît infernal, il retourne à Vence et reprend la peinture.

Aragon revient le voir en 1946 ébahi par la profusion de nouveaux tableaux exposés dans le sombre atelier. Bonnard au Cannet, Matisse à Vence se vouent une admiration étonnée, trouvant l’un chez l’autre un traitement des couleurs qui les bouleverse. Ils échangent leurs œuvres pour mieux se comprendre encore.

Pour Matisse, Vence est un lieu de retraite, de distanciation dont il a toujours eu besoin lorsqu’il traversait une crise dans sa recherche. L’hiver ne lui a jamais été favorable : grippe, fatigue, fièvre revenaient de manière saisonnière, ralentissant en partie son travail.

La nuit la lumière reste allumée car il ne dort guère. Se souvenant de son séjour à Papeete, il découpe dans du papier  les éléments d’un lagon imaginaire. Il remplit aussi un carnet avec un seul motif, une feuille de chêne, assis dans son lit parsemé de feuilles mortes. Parfois je le devine penché au dessus des acanthes  aux contours dentelés qui poussent devant le portail de la villa.

Janvier 1946, ses amis s’en vont Bonnard meurt au Cannet et Marquet lui dit un dernier adieu.

J’entends des cris joyeux dans le jardin. Les cinq petits enfants de Matisse lui rendent visite. Il les aime tant ces jeunes êtres qui lui survivront, poursuivront son œuvre, peut-être, la comprendront mieux que ses contemporains, sûrement. Avec Picasso ils parlent souvent de leur postérité.

L’été 47 promet d’être magnifique comme celui de 2017 où je m’essaie à l’aquarelle dans les jardins de la maison Lacordaire à quelques pas de chez moi. Matisse retrouve un ancien modèle, Monique Bourgeois. Entrée au couvent, elle réside désormais chez les dominicaines qui dirigent une maison de convalescence. Matisse n’a jamais autant peint depuis trois ans mais il aspire à autre chose de plus grand, de plus monumental.

Aujourd’hui c’est dimanche et je vois passer devant la courette de mon domicile, les fidèles habitués de la messe à la chapelle du rosaire. Une silhouette m’est particulièrement familière, celle d’un médecin de Vence qui ne rate pas un office. Je le regarde, tout absorbé par sa méditation,  visage émacié entouré d’une barbe bien taillée, pas alerte et régulier, vêtements sombres sans fantaisie. Une signature saturnienne me dis-je.

Quatre décembre 1947, le frère dominicain Louis Bertrand Rayssiguier âgé de 27 ans,  en séjour au foyer Lacordaire vient de franchir le portail de la villa « Le rêve », il est envoyé par Sœur Jacques Marie, Il ne connaît pas grand-chose de l’Art mais il est époustouflé par ce qu’il découvre : « Je serais très à l’aise en disant mon office dans votre atelier, et même beaucoup plus à l’aise que dans bien des églises » puis, au bout d’un an de collaboration avec Matisse : « Je me sens de moins en moins gothique et de plus en plus Matisse ». Une chapelle conçue par Matisse, voilà le grand œuvre dont il rêve depuis longtemps. Une maquette prend forme sous la risée des sœurs Lacordaire. Matisse et le frère Rayssiguier projettent en quatre séances les détails de la chapelle. Matisse travaille jour et nuit aux vitraux, se rend par deux fois à Antibes pour voir une exposition d’assiettes et de pots décorés par Picasso. Lui vient l’idée d’un mur de carreaux blancs émaillés sur lesquels il tracerait des sortes de graffitis et qui jouerait avec la lumière colorée des vitraux.

A Paris Matisse rencontre le père Marie Alain Couturier, très impliqué dans la réforme de l’art religieux. C’est pour Matisse un appui exceptionnel. Ensemble ils se rendent à la verrerie mais aussi à Notre Dame. Il posera pour le Saint Dominique de la Chapelle.

De retour à Vence, Matisse s’épuise dans son projet. Il voudrait que ce soit un lieu d’espoir et de repos. Il voudrait … « faire monter les gens au dessus du commun, du courant ». Il crée une sorte de théâtre, boite expérimentale  et met en scène le décor de la chapelle, il cherche à reproduire pour ses vitraux le bleu sulfurique d’une éruption volcanique, enfin il le trouve ce bleu exceptionnel. Il cherche aussi un jaune particulier, il s’attache au moindre détail, étudie les possibilités techniques des matériaux.

Mais bientôt la villa « le rêve » s’avère trop exigüe pour accueillir la préparation de la Chapelle et Matisse déplace son « atelier usine » à Nice, au Régina où il a travaillé avant la guerre.

Je me rends à la chapelle du Rosaire, d’abord je la contourne et la contemple depuis le chemin Sainte colombe. Les tuiles bleues, la croix et la cloche que j’entends sonner, m’invitent à m’y rendre une fois encore. Je pense à Matisse qui disait avoir lancé son projet avec toute la volonté farouche et l’exigence dont il a toujours fait preuve tout au long de sa vie et s’en détacher à la fin.  Il avait tant redouté sa fermeture. Aragon disait que les communistes au pouvoir en feraient une salle de bal. Matisse sera absent le jour de l’inauguration le 25 juin 1951. Il passera les étés 53/54 dans une villa proche de Vence, seul avec Lydia qui ne l’a jamais quitté.

La villa « le rêve » a refermé ses volets sur un pan de la vie du peintre. Il a suffit d’un livre pour lui redonner vie et m’ouvrir un champ immense de compréhension de son œuvre. Matisse s’est éteint le 3 novembre 1954. Lydia s’en est allée avec sa valise prête depuis tant d’années et tant de fois remise dans le placard car elle ne pouvait pas abandonner cet être au caractère difficile, tyrannique mais tellement généreux qui avait donné un sens à son existence.

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